La Beat Generation et le Jazz (1/2)

Publié le par Alexandre F.

The Americans - Robert Frank

The Americans - Robert Frank

La Beat Generation est le nom donné à un groupe d'écrivains américains, très prolifique après la seconde Guerre Mondiale. Ces derniers ont apporté un renouveau culturel dans les années 50 qui a influencé toutes les formes d'arts, à travers l'expérimentation de drogues, le rejet d'un matérialisme omniprésent, la recherche de nouvelles Visions, la quête vers la liberté, l'égalité et la spiritualité du genre humain. Les figures de proue du mouvement sont Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William S. Burroughs, avec leurs œuvres respectives On The Road, Howl et Naked Lunch. Comme Kerouac l'avoue, le nom du mouvement n'a que peu d'importance par rapport à son contenu, mais il concède néanmoins l'importance du mot "Beat": le rythme.

La Beat Generation est une génération issue des atrocités de la seconde Guerre Mondiale, de la souffrance qu'elle a entraînée, de sa violence et de l'extermination humaine de masse. C'est une période de réflexion sur l'habileté malsaine avec laquelle l'Homme peut détruire le monde qui l'entoure, le déclin de l'Homme par l'Homme. Afin d'exprimer ces sentiments, de nouveaux moyens d'expressions doivent être déployés; le schéma narratif traditionnel n'est plus à même de supporter l'horreur d'un côté, et cette quête de spiritualité de l'autre. C'est l'utilisation de la création spontanée, du vers libre et de l'écriture automatique qui offrira un moyen d'expression novateur.

Les années 50 sont aussi celles de la San Francisco Renaissance qui marque l'émergence d'une nouvelle activité poétique (qui mènera à l'avant-garde) qui s'intéresse et explore la poésie japonaise et le jazz, non sans lien avec la Beat Generation.

Le poème de Gregory Corso en forme de Bombe

Le poème de Gregory Corso en forme de Bombe

L'oeuvre la plus célèbre de la Beat Generation est bien entendu Sur la Route de Jack Kerouac, surnommé "The King of The Beats" ou encore "The Jazz Poet". Son père, imprimeur, l'initie rapidement à la machine à écrire et cela dépasse le stade de l'anecdote; c'est en effet sa dextérité et son habileté à faire courir ses doigts sur une machine à écrire qui fera sa renommée. A l'université, avec l'alcool et la drogue, il a une révélation en fréquentant les clubs de Jazz d'Harlem et en écoutant Charlie Parker ou Count Basie. Le Jazz devient pour lui une religion, et il écrira bientôt comme un saxophoniste souffle dans son instrument. Peu après il décide de voyager à travers les Etats-Unis, et c'est ce voyage qui donnera matière à son oeuvre principale, Sur la Route

Jack Kerouac a souvent clamé avoir écrit Sur la Route en trois semaines, à la suite de ce voyage de sept ans. Le manuscrit original de Sur la Route prend la forme d'un long rouleau sur lequel il a écrit son roman, sans marge ni paragraphe, afin de se rapprocher de la fluidité du jazz.

Jack Kerouac et son manuscrit

Jack Kerouac et son manuscrit

Le roman dépeint le voyage de Kerouac, de la recherche du sens de la vie en expérimentant toutes sortes de petits boulots, en rencontrant de nouvelles personnes et en découvrant son propre pays et ses habitants. Le tout est ponctué de notes poétiques, de teintes de jazz et de nappes initiatiques fièvreuses. Ce voyage à la fois physique et mental peut être perçu comme un acte de rebellion contre l'industrialisation des hommes, pour finalement rechercher ses propres racines et définir cette relation entre la culture et l'identité.

Voici un extrait de Sur la Route (en version originale), lu par Jack Kerouac lui-même sur le Steve Allen Show:

Jack Kerouac est aussi reconnu pour son travail poétique et pour son style unique empli de Visions. Il déclara lui-même qu'il voulait être "considéré comme un poète de jazz soufflant un long blues au cours d'une jam session un dimanche après-midi" ("to be considered as a jazz poet blowing a long blues in an afternoon jazz session on Sunday").

Le deuxième extrait est issu de "Poetry For The Beat Generation", où Jack Kerouac récite un poème sur Charlie Parker, The Bird, accompagné par Steve Allen au piano:

L'autre grande oeuvre de la Beat Generation est le poème Howl d'Allen Ginsberg. Comme la plupart de ses poèmes, celui-ci est fait pour être lu à voix haute. La première représentation de ce poème à eu lieu à la Sixth Gallery Reading et selon plusieurs témoignages, le public est resté muet à la fin de cette lecture-performance ("That a barrier had been broken, that a human voice and body had been hurled against the harsh wall of America", McLure).

Howl est composé de trois parties et c'est la première qui est restée la plus célèbre. Celle-ci s'articule autour de la communauté des poètes, des musiciens de jazz et de l'addiction aux drogues. C'est l'expérience de la vie qui transparaît dans ce poème aux vers libres. Le "Who" récurrent du poème sert de base rythmique aux mots; selon Ginsberg, l'idéal serait de prononcer chaque vers de Howl dans un seul souffle ("ideally, each line of Howl is a single breath unit"). L'importance du jazz dans le poème est frontale; son influence est derrière chaque vers. L'auteur ajoute que la longueur de chaque vers est construite comme un chorus en jazz, et plus précisemment en Be Bop. Ce style de jazz est caractérisé par l'improvisation omniprésente. Voici une vidéo pour illustrer le Be Bop, où Charlie Parker et Coleman Hawkins improvisent autour d'un thème (sûrement en playback):

Et maintenant Allen Ginsberg lisant le début de Howl:

On retrouve des éléments communs entre l'improvisation de Parker et Hawkins et le passage de Howl: les vers sont inégaux en longueur, les intonnations changeantes et marquées par endroits, les pauses nombreuses qui découpent les phrases, la profusion d'allitérations et de répétitions rajoutant des rythmes au rythme... Le jazz devient vocal et poétique avec Ginsberg.

Un des autres poèmes illustrant l'utilisation du jazz dans la poésie dite "Beat" est Pull My Daisy. Ce poème, écrit à la manière d'un cadavre exquis par Kerouac, Ginsberg et Neal Cassady (autre figure importante du mouvement), est un jeu sur les mots, composé de manière spontanée et, comme en jazz, le rythme est ici très important:  

L'influence du jazz est donc très directe pour la Beat Generation, que ce soit dans l'histoire personnelle des écrivains ou dans leur écriture. Car le jazz est un sentiment de liberté, que l'on retrouve aussi bien chez les musiciens que chez les écrivains affranchis des codes usuels de l'écriture que sont Ginsberg et Kerouac. C'est une prosodie fluide qui interpelle et interroge, mais comme le jazz, ne se donne pas forcément facilement à chaque fois. Il faut se plonger corps et âme dans les eaux poétiques de ces écrivains pour en ressortir grandi, comme on se plonge dans un Kind Of Blue pour en revenir changé.

Après avoir vu l'influence du Jazz pour la Beat Generation, la deuxième partie de cet article sera consacrée à l'influence de la Beat Generation sur la musique Folk, avec notamment Bob Dylan.

Discographie:

  • Artiste(s): Jack Kerouac
  • Album: The Jack Kerouac Collection
  • Label: Rhino Records
  • Format: CD (X3)
  • Année: 1990

 

  • Artiste(s): Allen Ginsberg
  • Album: Howl And Other Poems
  • Label: Fantasy
  • Format: CD
  • Année: 1998

 

  • Artiste(s): Allen Ginsberg
  • Album: Holy Soul Jelly Roll: Poems And Songs 1949-1993
  • Label: Rhino Records
  • Format: CD (X4)
  • Année: 2004

 

  • Artiste(s): Charlie Parker
  • Album: Groovin' High
  • Label: Vantage Records
  • Format: Vinyl
  • Année: 1949

Holy flowers floating in the air, were all these tired faces in the dawn of Jazz.
Jack Kerouac

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