Musique et Histoire - March On Washington (1963)

Publié le par Alexandre F.

Musique et Histoire - March On Washington (1963)

Washington, 28 Août 1963. Une foule de prés de 300 000 personnes, composée en grande majorité d'Afro-américains, se rassemble au Washington Monument. C'est la March On Washington for Jobs and Freedom, organisée entre autres par Martin Luther King Jr. Cette marche est une des plus importantes dans l'Histoire des États-Unis et a pour objectif de faire entendre la voix d'un peuple opprimé.

Bien que l'esclavage soit officiellement terminé, le racisme est malheureusement encore très présent, notamment à travers une "discrimination légale" des lois Jim Crow. Ce système mis en application dès la fin du XIXe siècle prônait un statut légal commun pour les noirs et les blancs, mais les divisait en deux groupes distincts: interdiction du mariage mixte dans plusieurs États, séparations dans les espaces publics, dans les moyens de transports et même dans l'armée.

Ces injustices, cette ségrégation du genre humain n'a eu pour conséquence qu'un renforcement du racisme ambiant. À cela s'ajoute une pauvreté accrue chez les Afro-américains, car trouver du travail n'était pas chose aisée pour eux. Ce climat de tensions économiques et sociales a évidemment entraîné plusieurs débordements et affrontements. Mais certaines personnes ont préféré aborder ces problèmes de manière non-violente. En Inde, il y a eu Gandhi; aux États-Unis, ce sera surtout Martin Luther King Jr.

Avec plusieurs leaders des droits civiques (les "Big Six"), il décide de mobiliser les opprimés afin d'obtenir l'égalité des droits et des chances. Les revendications sont nombreuses et justifiées, comme un salaire minimum et l'abandon du système ségrégationniste.

Alors qu'ils attendaient 100 000 personnes, presque le triple se rassemble à Washington. Martin Luther King Jr. est le dernier à s'adresser à la foule, avec son fameux discours, I Have A Dream:

Au Lincoln Memorial, de nombreux artistes se sont aussi produits, en soutien aux Civil Rights Movement. Parmi eux, quelques blancs et notamment Joan Baez et Bob Dylan. Ils jouèrent en duo avant le discours de Martin Luther King sur le titre When The Ship Comes In, composé quelques temps auparavant (ce titre ne sortira en effet que sur le troisième album de Bob Dylan, en 1964). Cette chanson est un véritable brulot contre l'oppression:

Très engagé, Bob Dylan joua aussi Only A Pawn In Their Game, à propos de la mort de Medgar Evers. Medgar Evers était un militant noir, assassiné en 1963 dans le Mississippi. Ce qui est évoqué dans cette chanson, c'est la manipulation de la population blanche pour entretenir la haine raciale. Pour Bob Dylan, l'assassin de Medgar Evers n'est "qu'un pion dans leur jeu", c'est à dire un individu que la société a manipulé pour le pousser à tuer un noir. Voici Bob Dylan, toujours à Washington, en 1963:

Bob Dylan n'est bien sûr pas le seul à s'être engagé musicalement pour le Civil Rights Movement. On pense à Odetta, Peter Paul and Mary (qui reprennent d'ailleurs Blowin' In The Wind de Bob Dylan) mais surtout à Joan Baez qui offrira deux superbes prestations. Elle jouera Oh Freedom, un chant d'esclaves, qui remonte à la guerre civile américaine. Les paroles sont extrêmement fortes car cet esclave chante qu'il lui faudra mourir pour rejoindre Dieu et être enfin libre.

L'autre chant est le très célèbre We Shall Overcome, devenu l'hymne de March On Washington. La foule accompagnera la voix douce et puissante de Joan Baez:

We Shall Overcome est désormais l'hymne du combat contre l'oppression et sera repris dans de nombreux conflits, jusqu'en Palestine. La musique a participé de manière active et populaire aux combats contre l'oppression. Voici un concentré des performances, lors de la March On Washington:

La musique est donc retournée à ce qu'elle est au plus profond de chaque note, de chaque mélodie: Un moyen de communication. Effectivement, si le blues avait pour objectif de faire le constat d'une vie opprimée, morne ou fade, ici la musique reprend son sens révolutionnaire. Les chansons jouées à March On Washington sont comme l'encadrement d'un tableau ravageur.

Sa capacité à fédérer autour d'une cause humaniste et à faire réfléchir sur le sort du genre humain, donne à un morceau de quelques minutes autant de poids au mouvement qu'un pamphlet d'une centaine de pages. Car la musique est à la fois une intellectualisation des sentiments et une externalisation du ressenti. Paradoxalement, ces signaux abstraits sont intelligibles par tous, au-delà du langage.

La relation entre l'homme et la musique n'est que très peu rationnelle; elle est surtout sensible et viscérale. Son pouvoir est incommensurable et transgénérationnel; ceci explique peut-être pourquoi tant d'artistes du passé ressurgissent dans le brouillard des souvenirs, pour nous éclairer un peu plus à chaque fois sur notre présent.

La musique est peut-être l’exemple unique de ce qu’aurait pu être - s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées - la communication des âmes.
Marcel Proust

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