Musique et Histoire - Chain Gangs et Work Gangs

Publié le par Alexandre F.

Musique et Histoire - Chain Gangs et Work Gangs

Le chain gang, très utilisé aux États-Unis, était un traitement réservé aux prisonniers jusqu'en 1955 environ: on les enchaînait les uns aux autres afin qu'ils exécutent des tâches difficiles (comme construire des routes) tout en limitant les risques d'évasion. Ils étaient la plupart du temps enchaînés par les chevilles, mais quelques fois par la taille ou le cou. Surtout utilisée dans le sud, cette méthode est à distinguer des work gangs. Le work gang consiste lui aussi à faire travailler plusieurs prisonniers, mais ceux-ci ne sont pas attachés. Ils sont dans ce cas seulement sous la surveillance d'une ou plusieurs personnes du centre pénitencier. Mais que ce soit dans les chain gangs ou les work gangs, les prisonniers peuvent être amenés à effectuer les travaux les plus pénibles en dehors du centre pénitencier, sous la menace des fusils et du fouet.

De nombreux États du sud se sont donc tournés vers cette main d’œuvre gratuite pour les travaux publics. En effet, après la guerre de sécession, l'argent manquait et les travaux à réaliser étaient très nombreux. Se servir des prisonniers pour réaliser ces tâches ingrates et fatigantes apparaissait alors comme la solution idéale.

Malgré l'abolition de l'esclavage, le racisme latent des États du sud et les lois Jim Crow ont gonflé les rangs des chain gangs et work gangs de nombreux Afro-américains. C'est ainsi que pendant leur dur labeur, ces prisonniers vont chanter pour se donner la force de subir les longues journées à travailler sous le soleil impitoyable du sud, et accepter à contrecœur le traitement esclavagiste qui leur est infligé. Le chant permet aussi de travailler avec un rythme régulier, nécessaire pour les travaux comme déplacer des chemins de fer à plusieurs. Il reste heureusement des traces de ces chants de chain gangs ou work gangs, véritable témoignage historique d'un contexte sociologique oppressant et d'une tradition orale profonde.

C'est Alan Lomax qui nous a transmis une partie de ces précieux enregistrements historiques. Il a notamment effectué des enregistrements au Mississippi State Penitentiary en 1947, à la Parchman Farm où les prisonniers ont travaillé. Ces chants sont de véritables larmes; ce n'est pas de la simple musique mais le désarroi de toute une vie. Le chant Rosie (par C.B. "88" Cook) fonctionne de manière traditionnelle, avec un système de questions-réponses: une personne chante, les autres répondent. La voix est pleine de sueur et de souffrance, et la musique devient le moyen d'expression privilégié des sentiments:

Le chant met mal à l'aise. Le tempo est marqué par des coups de pioche dans la roche, ou de hache contre les arbres. Cette profondeur et cette résonance à travers l'Histoire vient d'une douleur qui, se gorgeant d'authenticité, en devient magnifique. Cette métamorphose de la souffrance en beauté est typique des work songs et du blues. La reconnaissance n'était pas l'objectif; il fallait seulement continuer à travailler et supporter une vie faite de difficultés quotidiennes.

Le deuxième extrait est le chant No More My Lord (par Henry Jimpson), dont l'origine semblerait remonter à une centaine d'années. Les conditions de travail sont en effet assez similaires aux traitement infligés dans les plantations du XIXe siècle. Le chant se révèle comme le meilleur vecteur d'émotions, entre exutoire fédérateur et Histoire ulcérée:

Certains chants des plantations comprenaient même des messages codés, et notamment des conseils pour s'évader comme dans Wade In The Water. Lorsque l'esclave Harriet Tubman chantait cette chanson, les esclaves devaient se cacher dans l'eau, pour que les chiens ne puissent pas sentir leur présence. Le chant avait donc une fonction de signal. Personne ne se doutait qu'elle participait activement à l'évasion de plusieurs esclaves. Voici une version de Wade In The Water par Ella Jenkins:

Ces enregistrements de chain gangs et work gangs sont d'inestimables trésors qui nous sont parvenus grâce à des musicologues et historiens, désireux de préserver la mémoire d'une génération. Ces chants sont passés par l'esclavagisme des plantations, la souffrance des prisons et les blessures de l'Histoire pour finalement résonner à nos oreilles. Ce que l'Histoire a d’éphémère, la musique le cristallise.

Discographie:

  • Artiste(s): Various (recorded by Alan Lomax)
  • Album: Prison Songs Volume One: Murderous Home
  • Label: Rounder Records
  • Format: CD
  • Année: 1997
  • Artiste(s): Various (Recorded by Alan Lomax)
  • Album: Prison Songs Volume Two: Don'tcha Hear Poor Mother Calling ?
  • Label: Rounder Records
  • Format: CD
  • Année: 1997
  • Artiste(s): Ella Jenkins
  • Album: African-American Folk Rythms
  • Label: Smithsonian Folkways Recording
  • Format: CD
  • Année: 1998

Slaves sing most when they are most unhappy. The songs of the slave represent the sorrows of his heart; and he is relieved by them, only as an aching heart is relieved by its tears.
Frederick Douglass

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